Niger - Campagne pour des enfants sans tabac (19/03/2018)

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Le site www.tabacologue-afrique est destiné aux professionnels de santé africains. Article mis en ligne le 19 mars 2018.


- Campagne pour des enfants sans tabac

Des études dans plusieurs pays africains ont révélé que les jeunes sont « agressés » par les firmes du tabac, avec les écoles comme lieux privilégiés de recrutement (ouvrant la voie à la prolifération de la drogue et autres stupéfiants). Une situation qui a poussé les organisations africaines de lutte contre le tabagisme à multiplier les actions et appels à contrer ce danger qui engage l’avenir de la jeunesse, des pays africains. Du 7 au 9 mars 2018, le monde entier s’est mobilisé en Afrique du Sud pour réfléchir sur cette préoccupation du tabagisme, un rendez-vous au cours duquel, plusieurs initiatives. Sur toutes ces questions, nous avons rencontré une des figures connues de la lutte en Afrique, Inoussa Saouna, président de SOS tabagisme Niger.

Lefaso.net : Quels sont, au Niger, les grands moments de la lutte anti-tabac qu’on peut retenir ?
Inoussa Saouna : Vous savez, chaque chose, au démarrage, suscite des interrogations. Je me souviendrai qu’en 1999, lorsqu’avec des amis, après avoir pris conscience des dangers que représente la consommation du tabac, nous avons décidé donc de créer cette association, on était perçu par une certaine opinion comme une paria ; les gens voyaient un peu exotique notre mouvement, parce qu’il y avait une large inconscience des conséquences du tabac sur les populations. Et, progressivement, avec l’aide des médias, nous avons pu asseoir cette préoccupation sur l’agenda social. Les médias nous ont beaucoup aidés, également les autres acteurs de la société civile. Il faut aussi reconnaître qu’il y avait un mouvement international, qui est né de l’initiative de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour négocier et adopter une Convention-Cadre sur le contrôle du tabac. Donc, les deux effets conjugués nous ont permis de faire asseoir cette préoccupation non seulement au niveau des populations, mais également à l’échelle politique. Très vite, nous avons donc pu obtenir la ratification de cette Convention (adoptée en 2003) et dès 2005 le Niger l’a ratifiée. Un an après, soit en 2006, nous avons pu obtenir la première loi anti-tabac en Afrique de l’Ouest, qui est la loi du Niger. Toutes ces étapes n’ont pas été faciles, elles ont été jalonnées d’incompréhensions, de défis, de menaces parfois, mais la conviction que nous avons est plus forte et notre sincérité et notre passion dans cette lutte ont toujours permis d’engranger des victoires. Voilà pourquoi, aujourd’hui, nous continuons à mener le combat avec beaucoup plus d’énergie encore et nous sommes heureux de voir que, partout dans le monde, surtout en Afrique de l’Ouest (particulièrement dans la partie francophone), il y a une nouvelle dynamique de jeunes qui sont en train de se préparer pour prendre la relève. C’est cela également notre grande fierté.

Lefaso.net : Parlant de la sous-région…, quelle est la situation (il y a quand même beaucoup de choses qui se disent sur l’Afrique, notamment de l’Ouest) ?
Inoussa Saouna : L’Afrique de l’Ouest a tardivement commencé ce combat. Mais, aujourd’hui, c’est une zone où il y a eu beaucoup de progrès. Quand vous prenez un pays comme le Burkina Faso, qui était dans le mouvement très tôt (ratification de la Convention-Cadre, interdiction de fumer dans les lieux publics à travers un décret…) et un peu plus tard, l’avènement des acteurs sociaux (comme l’association Afrique contre le tabac, Aconta), avec la pression sur les autorités politiques, ont obtenu une loi. Malheureusement, une loi qui souffre aujourd’hui d’un manque de mise en œuvre (comme d’ailleurs au Niger), mais plus au Burkina à cause de la présence d’une société de fabrication du tabac. Ce qui fait qu’on observe une pression de cette industrie et sur le gouvernement et sur les acteurs sociaux. Cette industrie a eu plusieurs années d’avance pour pouvoir s’installer dans tous les démembrements de la société burkinabè. Mais, ma foi est que les acteurs vont pouvoir relever le défi. Donc, globalement, en Afrique de l’Ouest, la lutte a, effectivement, beaucoup traîné, mais elle a pris le pas et je suis sûr que nous allons vaincre…et dans les mois à venir, il y aura encore beaucoup d’autres actions et avec beaucoup plus de détermination qui vont inverser les tendances.

Lefaso.net : Comme on peut le relever, ce ne sont pas les textes qui manquent à cette lutte. Qu’est-ce qui peut expliquer le décalage entre des discours qui tendent tous à reconnaître les effets dévastateurs du tabac et la timidité dans l’application des textes contre le phénomène ?
Inoussa Saouna : Nous avons hérité de cette mauvaise tradition ; dans nos pays, on est pressé de ratifier les Conventions, d’adopter les textes, mais dans l’application effective, on est les derniers. Malheureusement, c’est ainsi. Ce n’est pas seulement sur la question du tabac, c’est également sur toutes les autres questions sociales. C’est ce qui se passe un peu partout dans nos pays. C’est pour cela que le rôle de la société civile est déterminant. Il lui revient donc de faire pression sur les gouvernants pour les amener à mettre en œuvre les lois qu’ils ont, eux-mêmes, adoptées. C’est cela notre devoir, en tant que société civile. Il faut qu’on se donne les moyens de pouvoir le faire et on doit le faire ; parce que, voyez-vous, la question du tabac est une question de santé publique, c’est l’avenir, des générations futures qui sont en jeu. Donc, ce n’est pas une question qui peut être négociée. C’est un objectif qui concerne tout le monde et qui ne doit souffrir d’aucun atermoiement. C’est pour cela que nous invitons les acteurs sociaux à s’engager davantage, pour que nous puissions relever le défi, imposer à nos gouvernants l’application des lois qu’ils ont, eux-mêmes, adoptées. Ce ne serait que justice, ce ne serait qu’un devoir de s’assumer par rapport à l’avenir des populations de l’Afrique.

Lefaso.net : Ne pensez-vous pas que cette lutte peut se révéler, pour les gouvernants africains, un couteau à double tranchant lorsqu’on sait que la plupart des pays font face au problème de l’emploi des jeunes et que les firmes du tabac sont considérées comme pourvoyeuses d’emplois, de même qu’elles contribuent au fisc ?
Inoussa Saouna : L’industrie du tabac ne crée pas de l’emploi. Prenez le cas du Burkina (où il y a une usine), vous pouvez compter du bout des doigts, le nombre d’emplois crées. Tous les gens que l’industrie utilise, c’est dans le marketing. Observez qu’aujourd’hui, la cigarette est fabriquée de manière électronique, c’est-à-dire que ça ne mobilise plus vraiment de main-d’œuvre. Les gens que l’industrie recrute, c’est pour le marketing. Ce sont donc des gens qui ont déjà du travail ailleurs. Ce sont des gens qui ont également des opportunités dans des secteurs comme la téléphonie-mobile. Parlant de fiscalité, ce n’est pas l’industrie du tabac qui paie les impôts, ce sont les fumeurs du tabac qui paient les impôts. Donc, les mêmes fumeurs, s’ils ne paient pas le tabac, vont payer d’autres produits à travers lesquels ils vont payer les impôts et l’État va toujours les récolter. Donc, c’est une menace totalement mensongère de l’industrie du tabac de brandir ces aspects. Dans le fond, elle ne participe en rien au développement de nos pays. Aujourd’hui, la Banque mondiale fait le lien entre la lutte contre le tabac et le développement rural, parce que la consommation du tabac est identifiée comme un facteur d’appauvrissement des populations. Donc, l’industrie du tabac ne contribue en rien aux questions de développement, bien au contraire.

Lefaso.net : Vous venez de sortir de la « 17e Conférence mondiale sur le tabac ou la santé », qui a regroupé à Capetown plus de 2 000 participants. Quels sont les enjeux de ce rendez-vous ?
Inoussa Saouna : C’est d’abord une très bonne chose. C’est la 17e Conférence mondiale sur le tabac, et c’est la première fois qu’elle se tient sur le continent africain. Je pense que c’est déjà un message fort pour le continent. Aujourd’hui, l’Afrique est en phase avec le reste du monde pour la mobilisation contre le tabac. À cette conférence, nous avons été heureux de constater qu’il y a eu une très grande mobilisation africaine. L’enjeu, c’est mobiliser le continent africain, qui est la cible principale de l’industrie du tabac. Aujourd’hui, dans tous les pays développés, ils ont pris des lois restrictives, des politiques de prix dissuasifs, ils ont un mécanisme de prise en charge des fumeurs assez efficace. Donc, face à la perte du marché dans ces pays, la principale cible des industries du tabac, c’est l’Afrique. C’est pour cela cette conférence s’est tenue en Afrique, pour mobiliser le continent africain, interpeller les politiques africains car, il faut le dire, la lutte contre le tabac est avant tout un combat politique. C’est un combat qui se mène au sein des parlements, au niveau des ministères à travers une réglementation bien stricte et bien respectée. C’est le défi qui a été lancé au continent et nous saluons cette mobilisation en Afrique du Sud pour interpeller la conscience de nos gouvernants à s’engager de manière plus honnête dans la lutte anti-tabac.

Lefaso.net : Mais, il semble que si la participation des organisations de la société de lutte à cette conférence a été bien remarquable, telle n’a pas été le cas du côté des gouvernants. Est-ce un bon signe ?
Inoussa Saouna : Nos pays, notre administration, ont toujours cette réticence de participer à ce genre de conférences non étatiques. Et je pense que c’est une erreur et ils doivent s’amender dans ce sens. Mais, en tout état de cause, la société civile a été fortement représentée, le message va être destiné et aux décideurs et aux populations, pour relever le défi qui se présente à tous.

Lefaso.net : Au plan africain, quelle va être la suite de cette Conférence mondiale … ?
Inoussa Saouna : Nous sommes en train de créer une dynamique, nous avons une faîtière des organisations africaines de lutte anti-tabac, qui est ATCA, dont le siège se trouve à Lomé (Togo). Cette organisation est en train de se mobiliser. Également, au niveau de l’Afrique francophone, nous sommes en train de nous atteler pour relancer notre vieille organisation, une des premières d’ailleurs en Afrique, l’observatoire du tabac en Afrique francophone, crée à Bamako depuis 2002. Dans les jours à venir, nous aurons d’autres stratégies pour pouvoir mettre sur les rails un certain nombre d’actions qui ont été identifiées comme étant les actions salvatrices. Aujourd’hui, nous avons besoin de faire respecter nos lois, de faire respecter les taxes sur les produits du tabac afin de les rendre inaccessibles à ceux qui n’ont pas les moyens et aux plus jeunes.

Lefaso.net : Doit-on établir un rapport entre tabagisme et état de pauvreté des pays ?
Inoussa Saouna : D’abord, observons que le tabagisme est un fléau mondial. Mais, il se construit sur un terrain de pauvreté. Une étude de la Banque mondiale a bien prouvé qu’à travers le monde, ce sont les plus pauvres et les moins instruits qui fument. Au Niger, nous avons fait aussi une étude dans ce sens, en 2003, qui avait démontré effectivement qu’il y a un lien entre le tabac et la pauvreté, et les plus pauvres s’adonnent beaucoup à la consommation du tabac. Je pense donc que les pays pauvres constituent aujourd’hui une cible privilégiée pour les compagnies du tabac, parce que plus on est moins instruit, plus on s’adonne à la consommation de ce produit. C’est pour cela que notre défi est (au-delà des autres fléaux), vis-à-vis des générations futures, de pouvoir circonscrire la question du tabagisme aujourd’hui.

Lefaso.net : Il est ressorti de cette Conférence mondiale qu’il y a urgence à une synergie d’action contre ces firmes. Quelle est, à votre avis, l’urgence à votre niveau ?
Inoussa Saouna : L’urgence, c’est d’abord la prise de conscience de nos hommes politiques sur le danger que représente le tabagisme pour l’avenir de la jeunesse, pour l’avenir de nos populations. Il y va de leur devoir de prendre conscience pour prendre des mesures les plus efficaces et identifiées par l’OMS. Ces mesures, c’est la législation, c’est la réglementation des prix. Au niveau des organisations de société civile, nous sommes déjà en synergie et nous allons continuer à resserrer les rangs. Au niveau de l’Afrique francophone, nous allons poser des actions incessamment pour pouvoir relever le défi. Aussi, il faut créer des conditions pour que l’Afrique puisse trouver des moyens pour faire face à ce fléau ; pour le moment les moyens financiers manquent et c’est le lieu de faire un appel à tous ceux qui sont à mesure de pouvoir mobiliser les moyens pour cela. Car, il s’agit d’une question de droits humains, il s’agit d’une question de développement durable, il s’agit d’une question de respect des engagements et de l’application des Objectifs du développement durable (ODD).

Lefaso.net : Une initiative, « Campagne pour des enfants sans tabac », a été également lancée. Votre commentaire sur cette nouvelle offensive ?
Inoussa Saouna : Cette mobilisation doit réussir. Ce n’est pas une option, cela va de l’intérêt de tout le monde, de toute la société. Aujourd’hui, les rapports ont démontré que les enfants sont ciblés par l’industrie et il faut les protéger. Les écoles sont prises d’assaut par les industries du tabac. Il faut faire quelque chose pour protéger les enfants de cette menace à grande échelle. La protection des enfants est un devoir pour tous. C’est le lieu de relayer ce message à tout le monde de se lancer dans cette campagne qui consiste à protéger les enfants de l’exposition au tabac dans nos villes et dans nos campagnes.

Lefaso.net : Votre message aux populations africaines à ce sujet ?
Inoussa Saouna : C’est de dire que nous avons déjà suffisamment de problèmes. Nous avons suffisamment de défis. Et, ayant vu la destruction que cause le tabac dans les autres sociétés, il y a urgence à contrer les choses pendant qu’il est temps. La jeunesse africaine doit s’adonner à autre chose qu’à la consommation du tabac ; parce que, fumer compromet son avenir.

OL Lefaso.net 19/03/2018
http://lefaso.net/spip.php?article82488


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