Guinée - L’allumeuse de cigarettes (10/2005)

Le site www.tabacologue-afrique est destiné aux professionnels de santé africains. Article mis en ligne le 15 mars 2011.


- L’allumeuse de cigarettes

Mademoiselle C. ne fume pas. La cigarette ne la tuera pas. Elle l’a fait vivre. Cette jolie Guinéenne a été recrutée pour convaincre les jeunes que « fumer c’est branché ». Écoutons-la ! Beau sourire, verbe facile, gestes amples, démarche étudiée, « Mademoiselle C. », qui tait son nom pour ne pas perdre son job, est l’une de ces jeunes Guinéennes chargées de la promotion de la cigarette à Conakry. Elle ne fume pas mais, convaincue ou non, elle défend son gagne-pain. Elle débite en toutes circonstances le même discours : « Celui qui ne fume pas n’est pas éveillé. Il est donc relégué au dernier plan. Ne pas fumer suppose être dépassé, abruti ».
Et elle assène sans la moindre hésitation : « Fumer est un acte civique civilisé, de haute portée sociale. Fumer est l’acte d’un homme branché, moderne et à la page ».
Comme elle, l’opinion guinéenne a-t-elle été intoxiquée par ces arguments ? Toujours est-il que la Guinée Conakry est, selon une étude de l’American Cancer Society, le pays d’Afrique où la prévalence du tabagisme est la plus forte.
En 1998, 59,5 % des hommes entre 11 et 72 ans fumaient et, chiffre plus étonnant, 43,8 % des femmes. Les jeunes qui représentent 60 % de la population sont les plus touchés. A partir de 45 ans, la plupart des Guinéens cherchent à décrocher car la société tolère mal les fumeurs âgés, contraints de recourir aux marabouts et à leurs potions pour les y aider.

Miss gadgets
A Conakry, la cigarette est partout. La publicité omniprésente. Aucun lieu public n’y échappe. Devant les marchés, les boîtes de nuit, les stades… s’alignent des pick-up 4x4 avec à leur bord de ravissantes hôtesses en uniforme (tee-shirt, jupe courte, casquettes) et parfois chaussures aux couleurs et griffe de telle ou telle marque. Équipées de groupes électrogènes et de puissantes chaînes stéréo, ces gros véhicules diffusent de la musique entrecoupée de spots publicitaires. De temps à autre, les demoiselles chargées de la promotion débarquent du véhicule, les bras chargés de gadgets : briquets, tee-shirts, parapluies, stylos Bic, casquettes, sacs, cendriers, calendriers, agendas, bols en plastiques et bien sûr cigarettes qu’elles distribuent généreusement au public. Il leur arrive de donner des cartouches entières pour faire connaître des nouvelles marques.
Le recrutement de ces hôtesses n’obéit à aucun critère spécifique si ce n’est les deux « b » : beauté et baratin. Peu importe leur niveau d’étude. « La plupart d’entre nous sont déscolarisées, confie Mlle C. Toutefois nous devons pouvoir baragouiner en français et parler les trois principales langues du pays (poular, sousous, malinké). Lors du recrutement, il est demandé aux filles de savoir “convaincre et non contraindre”, de se faire apprécier en se faisant désirer”. La courtoisie, l’honnêteté nous sont vivement recommandées ».
« Nous ne sommes jamais à court d’idées ou d’arguments pour inciter les jeunes à fumer et surtout à épouser notre marque », poursuit la jeune femme qui défend bec et ongles son produit : « La concurrence dans le milieu du tabac est impitoyable. Le marché revient à celui qui fait le plus de promotion. L’art de convaincre est un atout : nous n’hésitons pas à allumer la cigarette pour le jeune quand c’est nécessaire. » Et elle lui susurre en prime ce conseil aguicheur : « Si vous voulez séduire, convaincre, attirer la convoitise et susciter des soupirs chez les ravissantes demoiselles, ayez une cigarette à la bouche ! ».

Un job payant
Au moins une douzaine de marques connues se partagent le marché guinéen. Certaines emploieraient une cinquantaine de personnes. Et notre représentante poursuit : « Dans ce boulot, nous sillonnons le pays dans des 4x4 avec un perdiem de 17 francs guinéens (5 000 Fcfa – 7,6 euros) par jour et un salaire mensuel de 75 000 Fcfa (115 euros). La promotion du tabac me permet de nourrir ma famille, de faire des économies et surtout des relations profitables ». Comme elle fait de fréquentes missions à l’intérieur du pays, ses perdiems couvrent pratiquement ses dépenses mensuelles. « Nous avons, ajoute-t-elle, d’autres avantages quand on place des cartons chez les distributeurs et détaillants. La prime d’encouragement se monte à 5 000 Fcfa par carton placé ».
Son rêve : construire une maison et « fonder un foyer pour arriver au top des tops ». Son sort est enviable dans un pays où 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Toutefois quelque chose la tracasse. Elle n’apprécie guère la concurrence. Elle se demande « si la Guinée n’est pas le dépotoir de toutes les marques de cigarettes. Le pays n’en fabrique plus. Vous ne voyez pas que tous les milliardaires guinéens le sont devenus grâce à la cigarette. Elle arrive de partout : du port, de l’aéroport et surtout par les frontières terrestres. Leur porosité favorise la contrebande ». Et là, Mademoiselle C. s’indigne franchement.

Mamadou Bineta Syfia International www.syfia.com /10/2005
http://www.iuhpe.org/upload/File/PE_TAB_05.pdf

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